Classé dans : Previously on 24 | Mots-clefs: Chez Prune, Hotêl du Nord, La Belle Hortense, La perle, Le connetable, Le zorba, Les editeurs, Les Folies
Une fois par mois, Mlle H part en virée nocturne. Ses compagnons de route, elle les choisit avec soin, sinon la méga virée risque de se transformer en petit resto en tête à tête, demi bouteille de vin, déballage de nos vies. On apprend tout sur sa femme, sa vie quotidienne, ses petits soucis de travail, sa moto qui est chez le concessionnaire, la nouvelle lampe acheté chez Habitat… Et puis on fait bise-bise au quai du métro, réfléchissant déjà sur la série à télécharger en rentrant.

Alors qu’en virée, la nuit m’entraîne vers des conversations hétéroclites, souvent ludiques. On déambule ainsi dans la ville, se racontant nos petits secrets de coeur chez Prune, citant des articles du « Cahier du cinéma » à l’Hôtel du Nord, chuchotant les dernières tendances à la Perle, débattant sur » le rôle d’Antonin Artaud dans la progression de la conceptualisation du théâtre » à la La Belle Hortense, compatissant avec les intermittents de spectacle qui se plaignent aux Folies, évoquant la politique chez les Editeurs, partageant notre fascination de l’univers et des pratiques occultes au Connétable, se rendant comme des zombies pour un ultime verre au Zorba, et à ce point là il fait jour et tout simplement on ne parle plus. Tout ce qu’on échange est un croissant et un double café, n’importe où, là où on trouve une boulangerie ouverte.
Mlle H est en colère. Elle est énervée contre tous ces Parisiens qui n’importe où, à n’importe quelle heure de la nuit, avec n’importe quel taux d’alcool dans le sang, lui posent tous toujours cette même question : “Sinon, tu fais quoi dans la vie ?”.
Mlle H veut leur crier sur leur visage et leur dire qu’il y a tellement d’autres sujets bien plus passionnants sur lesquels deux inconnus peuvent parler, et qu’elle en a marre qu’on veuille la jeter tout de suite dans la corbeille sociale. Elle veut leur dire qu’eux-mêmes profondément n’en ont rien à foutre de connaître sa réponse et puis si elle sort se mettre la tête à l’envers dans des bars, c’est peut être parce que justement elle n’est plus au travail. Et que surtout, depuis 8 ans, une question la suit dans les bus, trains, bars, métros, parcs, cantines, piscines, cuisines : “Sinon, tu fais quoi dans la vie ?”.
Ca me rappelle une histoire datant d’il y a quelques années. Un garçon un peu paumé qui un jour se réveille à son heure habituelle de l’époque, 13h 13h30. Se boit petit café en essayant se rassembler. Se rappelle soudain que sa voiture la veille il l’a garé mal, sur une place livraison voir pire encore handicapé. Dans sa rue un peu plus haut. Se disant qu’il se lèverait tôt le lendemain matin pour lui trouver une place décente. Alors là doit être dans les 14h, belle journée de printemps garçon hirsute mal réveillé se précipite à sa fenêtre et là, vision surnaturelle, plus haut dans la rue, voiture comme en lévitation. Temps suspendu l’espace l’instant magique : fiere mécanique les quatres roue en l’air dominant le monde de son vol magnifique…

Mais non, magie s’effrite, voiture reprend dérisoire rotation pour venir délicate se poser sur camion, bras robotique articulé méchant. L’implacable bonhomme précis à la manoeuvre. Alors garçon mal habillé mal réveillé à l’air hagard début panique descend en catastrophe. Par chance contractuelle encore postée dans voiture PPP à gribouillasser leurs sales petit carnets rose papiers. Garçon là paye une fortune PV car c’était bel et bien une place handicapé et voiture libérée redescend sur terre ferme. Journée mal commencée, comme brulé l’argent, jeté argent par les fenêtres, mais au moins le pire est évité: se taper un trajet en RER vers Grigny-le-boutonneux où ne sait quelle sordide banlieue lointaine récupérer voiture dans zone industrielle gris-noir bitumeuse fourrière.

